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Enseigner la solidarité au lycée, ou la spirale de générosité

Mis à jour : 2 juil. 2018





« Enseigner » la solidarité au lycée :

le propre de la solidarité, c’est de ne point admettre d’exclusion

Victor Hugo, Proses philosophiques.


« Il faut commencer par cesser d’être professeur pour pouvoir l’être. Cela signifie obligatoirement – à mon avis c’est une idée grecque - que toute relation sociale, avec une classe comme avec le groupe dans lequel on s’est engagé, implique un ciment qui est l’amitié. Cet élément fondamental est le sentiment d’une complicité, d’une communauté essentielle sur les choses les plus importantes. Dans le rapport du professeur avec ses élèves, c’est le fait de partager une certaine idée de ce que doit être quelqu’un, d’avoir en commun une certaine forme de sensibilité, d’accueil à autrui, de s’accorder sur l’idée qu’être autre signifie aussi être semblable. » Jean-Pierre Vernant, Tisser l’amitié in Entre mythe et politique Le Seuil, 1996.


Enseigner est un métier extraordinaire qui permet de transmettre des savoirs mais aussi un savoir-être primordial qui façonne les citoyens de demain et qui permet ainsi de voir émerger de futurs adultes altruistes et engagés. J’enseigne en tant qu’agrégée d’anglais dans un lycée. Nous avons créé avec mon meilleur ami, lui-même professeur des écoles, une compagnie de danse, Cie à corps d’émoi, dans laquelle nous sommes danseurs en duo et dont toutes les recettes sont reversées à des œuvres caritatives. La solidarité m’anime personnellement et resurgit dans mon élan professionnel. Tel est mon moteur profond - enseigner l’anglais avec bienveillance et exigence, considérant les élèves comme des êtres à part entière que j’accompagne, encourage, recadre et aide à s’épanouir, tout en les aidant à progresser scolairement et humainement.


Leur apprendre l’anglais est la finalité de notre travail commun évidemment et je suis jusqu’au-boutiste dans mon apprentissage mais savoir qu’un jour, ils se regarderont dans un miroir en sentant profondément qu’ils sont des personnes aux valeurs humanistes nobles et respectueuses est une des missions de l’enseignement que je me suis aussi fixées. Cela me semble central. Je rejoins pleinement les pensées d’Albert Einstein qui écrivait « Il est grand temps de remplacer l’idéal du succès par celui du service », « L’école devrait toujours avoir pour but de donner à ses élèves une personnalité harmonieuse » ou encore « Nous passons quinze ans à l’école, et pas une fois, on nous apprend la confiance en soi, la passion et l’amour qui sont le fondement de la vie » et enfin « c’est le rôle essentiel du professeur d’enseigner la joie de travailler et de connaitre. » Où est la joie d’apprendre aujourd’hui au milieu des phobies scolaires qui se multiplient ? Où est l’heuristique, cette joie de la découverte ? Pourtant, qu’il est bon de rentrer dans sa salle de classe et de savoir que le partage va débuter, parfois aisément, parfois douloureusement, mais toujours dans la joie de l’échange.


Cet article présente une série d’actions que j’ai menées avec ma sensibilité et mon vécu mais la solidarité revêt bien d’autres facettes que chaque acteur de l’école peut s’approprier, réinventer et innover.


Nous avons organisé en mai 2017 un spectacle nommé « soirée Heartistique », mélange d’art et d’élan du cœur comme son nom l’indique, qui a amené une cinquantaine d’élèves volontaires à s’engager artistiquement sur scène le temps d’une représentation en soirée : certains dansaient, d’autres chantaient, quelques-uns ont réalisé un court-métrage sur le rêve que chacun nourrit au fond de soi, d’autres ont présenté du théâtre, ont constitué une fanfare… La créativité était à son comble et la finalité solidaire redonnait du courage aux timides. L’article dans le journal aurait dû servir à promouvoir l’évènement mais j’ai rappelé le journaliste pour lui indiquer que le spectacle affichait déjà complet au niveau des réservations, avec une liste d’attente. La solidarité semblait se propager de belle façon avec des spectateurs prêts eux aussi à participer massivement.



Par ailleurs, je souhaitais, à l’image d’une société solidaire, abolir les hiérarchies du lycée et mettre en scène des élèves, des collègues, des secrétaires, des agents d’entretien, des dames de cantine. C’est par cette exemplarité d’une société unie vue en microcosme que les élèves pourraient envisager leur société de demain vue en macrocosme. Voir des personnes d’âge différent, de fonction différente, être unies et en collaboration laissait déjà entrevoir qu’une société solidaire peut mener de grands projets avec des moyens humains uniquement car tout le monde a été bénévole sur ce projet-là : c’est ce qui se nomme la bonne volonté et la trouver en soi adolescent permet de la forger pour longtemps. Ainsi, c’est une équipe soudée qui a produit un beau spectacle, permettant aux élèves de se surpasser, d’être généreux dans leur art et de voir des adultes référents s’engager avec la même sincérité, avoir le même trac et la même capacité à surmonter le manque de confiance en soi.



Le but solidaire a été largement atteint : nous avons rassemblé plus de 3000 euros pour des enfants malades, avec l’association Aladin qui réalise le rêve d’enfants malades au CHU de Bordeaux. Les 400 personnes du public étaient debout et criaient « merci », symbolisant combien le message de solidarité avait été puissant et collectif, que l’on soit spectateur ou acteur : chacun avait son rôle à jouer. Des élèves qui étaient en échec scolaire, et à qui le public a demandé un rappel, m’ont avoué au sortir de scène que tout le monde pensait qu’ils n’avaient pas de valeur et que ce soir, ils avaient réussi à montrer qu’ils en avaient une. Il y a plusieurs formes d’intelligence, ils avaient exposé enfin la leur. Cela leur a donné une confiance profonde, comme une reconnaissance validée par les centaines de spectateurs qui les avaient acclamés. Le public était constitué d’élèves et des parents ont souligné que de voir des lycéens encourager des camarades sur scène un peu tétanisés soulignait une très belle solidarité entre eux. Il y avait ainsi conjointement des traits de solidarité interne (entraide, encouragements, collaboration) avec un élan de solidarité externe (remise de fonds pour aider des enfants malades) : comme le soulignait une enseignante d’un autre établissement :


« Quel bonheur d'applaudir ces jeunes si talentueux, remplis d'enthousiasme. Ces jeunes m'ont touchée et me poussent à croire en demain, alors qu'aujourd'hui me parait parfois si terrible ! J'ai poussé ma fille à m'accompagner, elle est venue en trainant des pieds. Elle est sortie du spectacle enchantée, étonnée des talents exprimés mais surtout ébahie du respect des jeunes présents dans le public qui soutenaient à fond leurs camarades sans sifflets ni moquerie. Pour tout ceci, encore une fois merci et continuez à distribuer toutes ces ondes positives qui laisseront sans aucun doute des marques indélébiles dans l'esprit de tous. »



Les lettres de parents, nombreuses, ont été révélatrices de ce besoin de solidarité au sein d’un établissement qui dispense des enseignements certes mais qui apporte aussi des valeurs d’altruisme et de partage, ciment des personnalités de demain. Certains collègues ont même souligné que c’est ce qui manquait à notre lycée : une cohésion, un projet fort commun où chacun regardait dans la même direction avec la même générosité. Les courriers montraient effectivement que les tenants et les aboutissants d’un tel projet étaient ceux d’une nouvelle considération comme le rédige cette mère :


« Je tenais à vous remercier d'avoir donné la possibilité à vos élèves d'organiser la soirée Heartistique. C'était une belle initiative, dynamisante. Je suis très contente que cela ait pu avoir lieu. En effet, une telle manifestation participe au projet pédagogique d'un lycée. Non seulement elle permet aux élèves de prendre un engagement pour soutenir une cause, ce qui est tout à fait formateur pour eux, eux qui sont des femmes, des hommes, des citoyens en devenir, mais de plus, cette ouverture sur l'expression artistique facilite, me semble-t-il, la transmission des savoirs entre enseignants et élèves car ce projet commun consolide, diversifie et enrichit les bases de la relation pédagogique. Construire un spectacle permet ainsi à chaque élève de se découvrir autre, créatif, cela l’amène à percevoir qu'il porte en lui des possibilités enfouies qui ne demandent qu'à se révéler, ce qui va dans le sens pour certains d'une réconciliation avec les apprentissages scolaires et ce qui, pour d'autres, peut être porteur d'épanouissement personnel et scolaire. Le rapport à la connaissance et au savoir peut s'en trouver alors modifié. »`


Quand je dis qu’un jour, nous parviendrons à changer l’école et ses codes, c’est à comprendre ainsi : un enseignant bienveillant est d’abord exigeant mais aussi dans l’écoute et capable de permettre ce type d’évènement fédérateur qui occasionne, le temps d’une soirée, l’abolition des codes traditionnels pour permettre l’émergence collective d’un vivre-ensemble nouveau. Un spectateur extérieur au lycée m’écrivait que dans ce monde de clivages, cette soirée avait permis de voir le visage d’un lycée soudé et engagé. La solidarité a ainsi eu des ramifications insoupçonnées, allant toucher des inconnus. Ce qui est intéressant c’est que l’anglais différencie to teach et to learn, alors que le français conserve un mot commun possible qui est celui d’ « apprendre » : les élèves ont ainsi appris sur eux-mêmes, sur les autres (proches), sur les autres (inconnus – enfants malades, spectateurs extérieurs) mais ils ont aussi appris, dans le sens enseigné, un message fort, celui du dépassement individuel et collectif, celui de l’entraide dans une société actuelle qui met à mal la cohésion à cause d’un individualisme grandissant et de clivages sclérosants. Quand un lycée se mobilise à travers ce projet que j’ai initié et mené avec les élèves, avec dévouement et enthousiasme et qu’un spectateur journaliste m’écrit « votre lycée a trouvé une force humaine qui a fait l’unanimité et qui a donné une belle leçon d’entraide aux adultes qui l’oublient parfois et dont je fais partie. Merci à tous de nous faire comprendre que la cohésion existe toujours et que les jeunes en sont les gardiens. », alors je crois que c’est bien l’unité et l’engagement qui priment. En étant solidaires, les élèves nommés « apprenants » sont alors chargés aussi d’enseigner aux spectateurs oublieux que la générosité doit être constamment au cœur de nos vies, de nos routines, de nos postures. Reformer une famille humaine a été le message évident et unitaire – chacun enseignait à chacun.



C’est bien ainsi que je considère mes élèves, comme « ma famille » comme je le disais en discours d’ouverture et cela de façon métaphorique : il s’agit d’une façon d’accompagner, d’épauler, d’encourager, de recadrer, de voir grandir, mûrir nos élèves. Il est en effet nécessaire d’instaurer une entente qui est primordiale pour apprendre. C’est l’émergence d’un autre modèle qui permet une proximité entre professeurs et élèves sans que le respect soit perdu, sans que les résultats n’en pâtissent, bien au contraire. Les neurosciences soulignent combien le climat de confiance permet une meilleure mémorisation et une appétence profonde. C’est ce que Socrate énonce déjà : « Que voulez-vous que je lui apprenne ? Il ne m’aime pas ». Cela est valable dans l’autre sens aussi, il faut que l’amitié circule pour être le terreau fertile du savoir dans la joie. Bon nombre d’élèves dans cette classe ont considérablement progressé, passant d’un absentéisme démissionnaire à une réelle motivation. Ils écrivaient :


« Vous avez réalisé notre rêve de nous dépasser pour une belle cause. »


« Je voulais vous remercier du plus profond de mon cœur à titre personnel. Merci de permettre de faire des choses comme ça, d'aider des gens à travers notre volonté, l'art et l'éducation. Ce soir c'était vraiment magique. J'espère vous avoir aidée et soutenue assez pour ce projet incroyablement éblouissant. Merci pour ces deux ans car tous les jours vous nous apprenez à avoir confiance en nous, à nous donner à fond pour réussir et à aimer. Je pense que ce soir on a rallumé bien plus d'étoiles qu'on avait imaginé... »


« On tient à vous remercier pour la soirée de la veille qui a été un très grand succès ainsi que pour toutes vos initiatives caritatives qui nous rapprochent et créent des liens. »


« Le spectacle était une des meilleures expériences de notre vie. »


Enseigner la coopération est une promesse sur le long terme, une façon de changer le monde en changeant chacun.


La solidarité est au cœur même de ma mission d’enseignante, qui, selon les avancées des Sciences de l’Education, se doit d’être un référent qui transmet une matière certes mais qui transmet aussi des valeurs de savoir-être, nouvelle palette de connaissances relationnelles.

Mon propre père a envisagé l’enseignement en étant proche de ses élèves, en organisant des classes de neige, des projets caritatifs et il a reçu les Palmes Académiques, prouvant que l’Institution a validé et reconnu ce type d’enseignement. Ma mère, institutrice, a eu ce même rapport à l’enseignement exigeant mais altruiste. Je suis le fruit de ce mimétisme.

Un élève m’écrivait combien se sentir appartenir à un même élan, base de toute société humaine, était vecteur d’optimisme et la génération qui arrive en a besoin pour s’inspirer et se dépasser avec conviction :


« Félicitations pour le spectacle à la fois très émouvant, très fraternel mais surtout très humain. C'était vraiment très bien joué, organisé, parfois drôle mais également sérieux et dur. Mais le plus important, porteur d'espoir. Et bien plus que cela. Vous avez su rassembler des personnes diverses, différentes mais tout ça pour aller dans un même but solidaire et caritatif, il n'y avait plus de profs ni d'élèves ni de personnel administratif mais juste des personnes de bonne volonté. Ce fut un exemple de tolérance et solidarité et nous vous en sommes reconnaissants. Depuis le public, nous avons vu et découvert beaucoup de talents qui nous ont émerveillés que ce soit ceux qui ont joué, chanté, lu ou dansé mais surtout beaucoup de générosité de la part des amis qui se sont investis et sur scène. Ce fut un réel plaisir d'être dans le public. Gardons cet optimisme, il nous va si bien ! »


Ce spectacle n’a pas été la seule concrétisation de cet élan de solidarité. J’ai proposé deux collectes de vêtements et de nourriture en 2017 et en 2018. Quelle générosité là encore. Les élèves ont relayé sans cesse sur les réseaux sociaux, invitant les camarades d’autres classes à s’investir. Nous avons collecté beaucoup de nourriture pour l’association La Gamelle Bordelaise qui distribue des repas chauds aux SDF dans Bordeaux et nous avons collecté des cartons et des cartons de vêtements pour le Secours Populaire de Pessac. Les camions des deux associations sont repartis chargés. Les élèves m’aidaient aux récréations à classer les denrées et les vêtements, certains manteaux mis de côté pour les donner directement aux personnes défavorisées qui vivent dans la rue. Le hall d’entrée était envahi de cette générosité, des collègues venaient avec des poches à déposer. Des parents d’élèves venaient déposer des sacs remplis à la sortie de leur travail. Là encore, sous nos yeux, se déroulait une solidarité exceptionnelle.


Nous avons organisé une maraude avec l’association la Gamelle Bordelaise et nous sommes allés à Bordeaux-Centre distribuer des poches repas aux SDF. Nous avons marché côte à côte sur cette route de solidarité, les élèves accordaient un sourire, se baissaient pour offrir un café chaud, spontanément, nous avons été submergés par une belle sensibilité à l’autre, celui qui est dans le besoin, celui qui accepte notre main tendue. Les élèves se sont sentis utiles, importants, aimants, compréhensifs et réconfortants. Les bénévoles de l’association étaient émus de voir ces adolescents aussi ouverts et altruistes. Et pourtant, côtoyer la souffrance n’était pas évident, j’ai été personnellement très déstabilisée par le dénuement et la précarité de beaucoup et simultanément éblouie par mes élèves qui étaient venus avec enthousiasme et humilité, n’ayant pourtant que leur mercredi de libre. Ils étaient engagés sans penser à leur temps libre qu’ils dédiaient à ce temps solidaire, là où d’autres auraient aimé se reposer et se divertir. Je sentais que je leur enseignais indirectement autre chose – l’amour de l’autre, sa dignité, sa respectabilité et la découverte profonde de leur propre fraternité. Je ne l’enseignais pas en fait, comme dans une forme de maïeutique socratique, ils se l’enseignaient eux-mêmes, je n’avais été là que pour permettre, pour révéler, pour insuffler. Ils avaient fait ce cheminement seuls. L’enseignant comme facilitateur mais pas comme donneur de leçons car ils ont appris par eux-mêmes ce jour-là. Comme dit le proverbe chinois, « les professeurs ouvrent les portes mais vous devez entrer vous-même ». J’ai ouvert cette porte et ils ont franchi le seuil sans cesser leur cheminement.



Maraude des élèves volontaires de Céline Madsen-Boyer pour participer aux actions de La Gamelle Bordelaise


Quel bonheur de parler de ces initiatives à des amies enseignantes ou aux maitresses de mes enfants et de voir qu’elles avaient mis en place la même démarche, mobilisant leur établissement à leur tour pour prôner ces mêmes valeurs. Quel bonheur en tant que maman d’aller déposer à mon tour des poches de nourriture et d’autres vêtements comme si ce cercle vertueux était devenu routinier. Il suffit finalement de contacter des associations et de gérer la communication, rien de plus. Et ce qui est à retenir, à gagner, est tellement plus intense, plus immense. Tout cela reste simple mais cela rassemble tous les acteurs d’un établissement, cela donne aux élèves une importance folle de tendre la main et d’être intègres grâce à des temps forts sur leur trajectoire annuelle. La société leur apporte parfois peu d’espoir alors ils en deviennent les conquérants, pas à pas, dans leur rapport à l’autre.


Nous avons également eu l’honneur de danser et chanter sur une scène au miroir d’eau afin de nous associer à un autre établissement qui faisait une marche parrainée, la solidarité inter-établissements est tout aussi stimulante, les élèves se retrouvent alors dans un réseau bienveillant et altruiste.



Enfin, une autre façon de transmettre la solidarité a été d’écrire un livre avec mes élèves de première. A la suite du travail filmique sur Freedom Writers, histoire vraie dans laquelle une enseignante propose à ses élèves issus de gangs aux Etats-Unis d’écrire leur propre journal intime, tout en lisant celui d’Anne Frank, j’ai eu l’idée de leur proposer d’écrire leur portrait comme cette enseignante américaine qui a depuis créé un institut. Nous avons imaginé une collection de portraits anonymés intitulée « des oiseaux dans la cage thoracique », collection dans laquelle ils pourraient exprimer leur identité et promouvoir la tolérance. Leurs portraits sont des actes de résilience, comme ces bols brisés dont on peint les failles avec de la peinture d’or pour symboliser le travail de réparation et souligner l’importance sacrée des cicatrices dans nos trajectoires personnelles. Ils se livrent, non pas dans une sorte de bureau des plaintes, mais dans un hymne à la renaissance et à la fraternité, sur des problèmes comme le racisme, l’homophobie, la difficulté d’être transgenre, le harcèlement scolaire, la timidité maladive, la création artistique, l’engagement politique… Ce travail a généré une fraternité de classe comme je n’en ai jamais vue en 16 ans d’enseignement. Nous avons vécu trois samedis hors du lycée de 11h à 19h, mêlant sophrologie, expression corporelle et création littéraire. Tous les parents avaient signé une autorisation. Une collègue et amie d’un autre lycée est venue aux ateliers, apportant son aide et sa bienveillance ainsi que des amis extérieurs qui ont aimé les échanges et le processus créatif. Le responsable d’un lieu important dans Bordeaux nous a prêté des salles gratuitement car il a été touché par le projet. La spirale de générosité ne s’arrête jamais. Les élèves qui ne souhaitaient pas écrire ont produit dessins, peintures et photographies afin d’illustrer les portraits rédigés par leurs camarades sous pseudonymes. Ces temps extrascolaires ont été vécus bénévolement, chacun venant sur son temps libre. Il s’agissait pour moi de donner la parole à la jeune génération, sans qu’elle subisse des étiquettes dans un prêt à penser, qu’elle ose enfin dire qui elle est. Dans ce livre en construction, elle libère les oiseaux de sa cage thoracique et cet envol est éblouissant. La solidarité est aussi générationnelle, voire prévisionnelle, ils pensent aux collégiens ou enfants qui emprunteront les mêmes voies, non sans subir humiliations et rejets, ils ont envie de crier leur espoir, leur résilience et leur combativité afin que les mentalités évoluent vers cette fraternité à laquelle nous aspirons tous dans un monde utopique. Ils ont ouvert petit à petit leur cage thoracique et en quelques mois, ils ont découvert leur potentiel, leur être profond et ils ont mûri à une vitesse vertigineuse.


Ce projet est venu naturellement s’inscrire en continuum avec le projet de l’établissement qui se nomme « discriminations en tout genre », initié par notre proviseure-adjointe et une collègue du CDI. L’idée est d’insérer dans nos programmes ce principe de fraternité en montrant comment dépasser les différences par le non-jugement. Enseigner la solidarité commence inévitablement dans les séances de classe, les textes étudiés, les analyses filmiques, les thèmes abordés. Mais immanquablement, nous devons nous positionner aussi, en tant que référents, comme garants d’une exemplarité – nous devons être fraternels, tolérants, aimants, accueillants sans quoi la théorie dans sa tour d’ivoire n’aurait que peu d’impact, c’est un engagement total englobant notre personne entière qu’une telle entreprise nécessite. C’est un système de valeurs qui est le nôtre qui doit se faire entendre, dans le sens écouter et comprendre. Notre livre « des oiseaux dans la cage thoracique » sera soumis à l’édition afin que cette solidarité se propage encore au-delà de leurs cercles premiers pour reformer des cercles vertueux, pour reformer des familles humaines. J’aime cette idée de René Leriche dans Somme de médecine contemporaine « La valeur d’un professeur se mesure à la personnalité de ses élèves ».


Toutes ces initiatives sont accueillies très chaleureusement même si le système de l’école publique peut encore parfois regarder ces élans comme inutiles ou à éviter, comme ce fut le cas dans une lettre anonyme reçue de deux parents qui m’envisageaient comme « une manipulatrice perverse dangereuse pour l’éducation nationale », courrier transmis également au rectorat. Un de mes supérieurs hiérarchiques a conclu notre entrevue par « votre façon d’enseigner n’est pas totalement comprise pour le moment mais rassurez-vous, un jour elle le sera ». Et la solidarité poursuivait par ces mots son cercle vertueux. L’école publique doit redonner du sens aux injonctions fondamentales de liberté, égalité et fraternité trop galvaudées - aucun professeur ne les verra piétinées sans en redresser la valeur à chaque fois. Un professeur qui aide et aime ses élèves n’est pas un naïf, un idéaliste, un laxiste, un permissif, un utopiste : il enseigne avec toute son humanité, sans engager un histrionisme de posture, il est sincèrement lui-même pour transmettre des valeurs profondes par humble exemplarité, sans supériorité verticale mais dans une amitié constructive comme la définit Jean-Pierre Vernant.


La main doit certes écrire pour réussir ses devoirs scolaires mais elle doit aussi se tendre vers l’autre pour réussir son devoir humain. J’ai dû réconcilier cela en moi aussi : l’exigence d’un bac+10 avec agrégation et maîtrise de conférences et cette soif de fraternité et de solidarité qui m’anime depuis toujours. Je gagnais un concours artistique à 8 ans contre le racisme grâce à mon poème et je recevais à cette occasion un prix à la Mairie de Bordeaux, le premier honneur de ma vie, puis à 12 ans, je devenais déléguée de mon collège, j’allais à mes missions au Conseil Général en taxi depuis le Médoc. J’étais inscrite au Conseil Général des Jeunes dans la section Solidarité, pas de hasard. L’exigence de réussite scolaire n’a toujours eu de sens à mes yeux que si elle s’accompagnait d’un élan de fraternité et d’entraide sincères. J’ai aimé dans ma vie apprendre – avoir des connaissances et faire des connaissances. Les deux à approfondir sans relâche.


Et voilà encore une année qui s’achève. Voilà encore les larmes de séparation avec mes terminales sur le parking, les lettres qui m’émeuvent tant et me redonnent la certitude qu’être enseignante est une chance immense. Redonner de l’estime de soi aux élèves en les considérant avec amour est une façon de changer le monde. Il y a trois formes d’amour dans la terminologie aristotélicienne, c’est Agape que nous construisons, l’amour du prochain. C’est un engagement profond : être solidaire permet de renouer avec la fraternité, l’altruisme, et par juste retour, de reconstruire l’estime de soi. Accompagner et aimer ses élèves est une force même dans l’école publique moins habituée à ces démarches qui pourraient davantage correspondre philosophiquement à la pastorale des établissements privés.


En recevant cette lettre d’une élève timide et discrète, future pédiatre, je réaffirme ma certitude face à un enseignement qui englobe solidarité, fraternité, vivre-ensemble et estime de soi :


« Vous m’avez certainement plus appris sur la beauté de la vie cette année que le reste de ma vie du haut de mes 17 ans, grâce à vous, j’ai pu me rendre compte de la valeur de celle-ci, son but ultime est d’être heureux pour être en harmonie avec les autres. Merci aussi d’avoir veillé sur nous. Merci pour tout cela et ce que vous avez fait pour ceux qui n’allaient pas bien. Je vous remercie de m’avoir redonné confiance en moi et de m’avoir inspirée. Merci de nous avoir menés au succès, réussir c’est avoir confiance en soi et en ses capacités, de croire en soi et toujours tenter de se dépasser. Je quitte ce lycée avec tous ces souvenirs que vous m’avez donnés au fil de l’année, cette bienveillance, cet amour qui ne vous ont jamais quittée. J’ai été très marquée par notre distribution aux SDF, merci pour ce moment qui a changé ma vision de la vie. J’emporte avec moi tous ces souvenirs. Vous m’oublierez, moi non. »


Les élèves pensent tous que nous n’apprenons pas d’eux mais c’est faux, là est bien le lieu de l’échange, l’enjeu du partage. L’enseignant apprend – to teach mais aussi to learn. On oublie certaines connaissances livresques avec le temps c’est vrai, mais pas nécessairement nos connaissances humaines, nos élèves que nous avons appris à connaitre et avec qui nous avons construit des liens. « Tout homme qui a été professeur garde en lui quelque chose de l’écolier » écrivait Alfred de Vigny. Nous nous sentons encore écoliers au fond de nous, comme si nos élèves étaient un peu ceux que nous ne sommes plus tout à fait mais encore un peu. Je comprends l’élève qui rougit car j’étais celle-ci. Quel enseignant n’a pas été touché par le sourire d’un élève qui a fini par comprendre après beaucoup de persévérance, se souvenant de ses propres moments de victoire silencieuse ? C’est comme si s’opérait toujours une forme de connivence : le plaisir de voir l’autre réussir, s’épanouir, se redéfinir grâce à cet Agape construit ensemble, à la fois dans la distanciation et la ressemblance.



Cet article ne parle pas de moi, il parle des enseignants passionnés dont je fais partie, il parle de relations humaines, d’engagement pour un monde meilleur et les moyens que nous mettons en œuvre pour y parvenir. Chacun à notre échelle. Car comment enseigner la solidarité aux élèves en leur proposant d’en faire l’expérience si on n’est pas soi-même solidaire ? Etre solidaire, c’est certes, dans mon cas, danser et être programmée dans des théâtres et reverser nos recettes à la recherche contre le cancer, contre le sida, pour la paix dans le monde, mais c’est aussi être solidaire avec mes élèves que j’accompagne jour après jour, que j’aime et que j’encourage sans cesse. Mais il ne faut pas s’y tromper, ils ont su être solidaires avec moi aussi quand la vie m’a infligé des épreuves, toujours ce cercle vertueux qui n’abandonne jamais. L’enseignement est un altruisme, basé sur le rapport à l’autre dans son altérité et dans sa ressemblance, alter ego, autre moi, un partage, un espoir que la société de demain ressemblera aux relations fraternelles que nous avons construites entre élèves et enseignants, entre élèves, entre protagonistes d’un même établissement, entre établissements et entre inconnus dans la société au sens large et, enfin, plus difficile, avec soi-même. L’enseignant peut choisir de devenir poète comme Jean Giono dans l’eau vive le définit « le poète doit être le professeur d’espérance ».


Comme une synchronicité qui a évidemment du sens, voilà le sujet de philosophie du bac pour les candidats de la filière S que je découvre à l’instant en ce premier jour de baccalauréat « Eprouver l'injustice, est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ? » ou pour la filière L, « La culture nous rend-elle plus humain ? » Nous en avons construit des réponses à ces sujets cette année dans la copie de philosophie de vie qui s’écrit chaque jour. J’espère être toujours un professeur d’espérance pour mes enfants au sens premier mais au sens universel aussi, un poète de la relation humaine dans ce qu’elle a de banal et de grandiose, de rugueux et de sublime. Et nous sommes des milliers à accompagner nos élèves avec cette même poésie, dans ce rapport d’humain à humain, le seul possible pour changer notre monde qui a abandonné la sincérité de la main tendue et perdu la joie du vivre ensemble. Il est donc grand temps de rallumer les étoiles.


Céline Madsen-Boyer.



« Mais ce que j’aime en vous surtout, c’est que vous n’êtes pas seulement un professeur,

qui se grise à expliquer les choses

mais vous les montrez, vous les faites voir,

et pour cela vous devenez poète et visionnaire ».

Alain Fournier, Lettres à Charles Péguy.

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